Jean BOULBET
Jean BOULBET
VERS LE
DOMAINE
DES GÉNIES
VERS LE DOMAINE DES GÉNIES
Jean Boulbet est né dans l’Aude, non loin de Lavelanet (Ariège), en 1926.
Ethnologue et gộographe, membre de lẫcole franỗaise dExtrờme-Orient (e. r.),
diplụmộ de l’École pratique des Hautes études, ancien responsable du Parc
forestier d’Angkor et de la Conservation du mont Kulen, ancien Consul de
France honoraire à Phuket (Thạlande) ó il vit, il arpente depuis plus de
quarante ans les forêts du Vietnam, du Cambodge et de Thaïlande, avec des
incursions dans les sous-bois de Bornéo, Sumatra ou Sulawesi, jusqu’en
Amazonie (Brésil, Guyane) et en Afrique (Cameroun, Côte d’Ivoire, Tchad),
étudiant et parfois découvrant leurs trésors botaniques, leurs habitants, humains
et animaux, peintures rupestres, lithophone préhistorique – l’un des plus vieux
instruments de musique du monde – et temples perdus.
re
© Franỗoise Demulder
Rộsistant 17 ans il quitta les maquis pyrộnộens pour la 1 Armộe franỗaise,
jusquau Danube, puis il prộcộda le Corps expéditionnaire d’Extrême-Orient dirigé par Leclerc. A la fin
de la Seconde Guerre mondiale, démobilisé sur place au Vietnam, il devint planteur de café et thé puis,
peu à peu, ethnographe. Pendant plus de 16 ans, il partagea l’intimité des Cau Maa’, Proto-Indochinois
demeurés insoumis et méconnus à moins de 200 km de Saigon, auxquels il a consacré de nombreux
travaux scientifiques. Pour la première fois, c’est à la découverte de son histoire personnelle que nous
convie ce témoin privilégié d’une grande aventure humaine dans cet ouvrage qui, plus qu’un récit
autobiographique, est un plaidoyer pour la tolérance, les femmes, les minorités et un véritable manuel
d’ethnologie, passionnant et vivant. Au mieux de sa forme, l’auteur mêle l’épopée vécue et la réflexion
sagace en un savoureux et alerte cocktail au ton joyeux et empreint d’humour qui ne laissera aucun
lecteur insensible.
Il poursuivra sa narration dans le tome 2, au Cambodge cette fois ; pays qui lui fit simultanément le
merveilleux cadeau d’une découverte essentielle, celle de sites archéologiques d’importance à Angkor, et
celui, empoisonné, de l’horreur Khmer Rouge…
ISBN 2-914936-00-1
*
28 €
DE PALMES
ET D’ÉPINES
TOME 1
DE PALMES ET D’ÉPINES
Ils avaient l’audace de se nommer « Fils d’Homme Vrai », d’habiter un « Pays authentique »
transposé par leurs trouvères en « Domaine des génies », enfin une contrée à leur mesure, faite
d’opulentes forêts et d’eaux profuses abritant une faune et une flore aussi abondantes que variées.
Un particularisme tenace les poussait à maintenir des modes et des techniques signifiantes puisque
héritées directement des génies et des héros de leur Genèse transmises et poétiquement magnifiées
par une tradition orale fermement maintenue. Tout cela sera vite inacceptable pour notre monde
actuel niveleur et tendant à l’uniformité.
Avant que le Domaine sortant un peu trop de la norme soit convenablement raboté, l’auteur l’a
non seulement connu et étudié mais vécu. Il vous invite, dans ces pages, à le suivre dans cette
rencontre avec une ethnie des forêts denses du Sud-Est asiatique et donc à emprunter avec lui des
sentes bordées de palmes élégantes comme, aussi, d’épines plus rébarbatives. Si les cheminements
de l’auteur paraissent perdre parfois une voie chronologiquement bien tracée, ils reviennent
toujours vers le Domaine très provisoirement quitté pour quelques digressions traversant l’esprit
d’un homme âgé qui a continué de vivre et qui ne peut parler de son passé sans évoquer ses passés
également présents en sa mémoire et son expérience.
Pourquoi le cacher ? Ici les femmes ont largement droit de cité. Non seulement en une toile de
fond ou en tant qu’accessoires mais, hérọnes ou simples rơles, comme participantes en leur place
essentielle d’une société que l’auteur vous présente avec, bien évidemment, son coup d’œil
personnel et, le lecteur s’en rendra vite compte, son cœur… (J. Boulbet).
PAYS MAA’,
SUD VIETNAM
1947-1963
DE PALMES ET D’ÉPINES
TOME 1
VERS LE DOMAINE DES GÉNIES
(PAYS MAA’, SUD VIÊT NAM 1947-1963)
OUVRAGE DU MÊME AUTEUR
à partre chez le même éditeur
De Palmes et d’épines, Tome 2, Vers le paradis d’Indra (Cambodge, 1963-1975).
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
chez d’autres éditeurs
Pays des Maa’. Domaine des génies (Nggar Maa’, Nggar Yaang). Essai d’ethnohistoire d’une population proto-indochinoise du Viờt Nam Central, Paris, Ecole
franỗaise dExtrờme-Orient, 1967.
Dialogue lyrique des Cau Maa, Paris, Ecole franỗaise dExtrờme-Orient, 1972.
Les Sites archộologiques de la région du Bhnam Gulen (Phnom Kulen), Paris,
Annales des Musées Guimet et Cernuschi (numéro spécial Arts asiatiques, XXVII),
(avec Bruno Dagens), 1973.
Paysans de la forờt, Paris, Ecole franỗaise dExtrờme-Orient, 1975.
Le Phnom Kulen et sa rộgion. Carte et commentaire, Paris, Ecole franỗaise dExtrờme-Orient, 1979.
Evolution des paysages végétaux en Thaïlande du Nord-Est, Paris, Ecole franỗaise
dExtrờme-Orient, 1982.
Forờts et pays. Carte schộmatique des formations forestiốres dominantes et de loccupation humaine. Asie du Sud-Est, Paris, Ecole franỗaise d’Extrême-Orient, 1984.
Un héritage étrange : les roches peintes. Sites inédits de Thaïlande du Sud. Provinces de Phang Nga et Krabi, Bangkok, Sangwan Surasarang, 1985.
Vers un sens de la Terre. Recul des lisières de la forêt dense en Thaïlande méridionale durant les deux dernières décennies/Towards a sense of the Earth. The
Retreat of the Dense Forest in Southern Thailand during the last two decades,
Patani, Prince of Songkla University, 1995.
Jean BOULBET
DE PALMES ET D’ÉPINES
TOME PREMIER
VERS LE DOMAINE DES GÉNIES
(PAYS MAA’, SUD VIÊT NAM, 1947-1963)
Récit
Cartes et photographies de l’auteur
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Vente en ligne (online sales)
COLLECTION NATURE HUMAINE
ETHNOLOGIE, LITTÉRATURE, HISTOIRES NATURELLES
dirigée par Pierre Le Roux
Sộrie ô Asie du Sud-Est ằ
â 2002 Paris SevenOrients
ISBN : 2-914936-00-1
SEVENORIENTS (SARL) Film – Edition – Musique
58 avenue de Wagram, 75017 Paris, France
Courriel (e-mail) :
Site Internet :
www.7orients.com
Imprimé en France. Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour
tous pays.
Couverture : K’Phöt de Ngil Wii, guerrier cau maa’ huang (photo J. Boulbet)
AVANT-PROPOS
La transcription des termes cau maa’ est celle recommaner
dée par la Commission de Dalat (1 août 1949).
Consonnes :
k, g, t, d, n, p, b, m, l, s, se prononcent comme en franỗais ;
jj, dd, bb, nn sont les ộquivalents prộglottalisộs de j, d, b, n ; h
marque une aspiration ; ng, gutturale nasalisée, est l’équivalent de l’anglais ng dans parking ; ny, palatale nasalisée, équivaut au gn de agneau ; c, palatale sourde mouillée se prononce
comme ti dans tiare ; j, palatale sonore, se prononce comme
dans Djakarta ou dans l’anglais John ; r se prononce du bout
de la langue ; l’apostrophe ’ marque une occlusion glottale.
Voyelles :
Une voyelle redoublée indique une longue (maang « corbeille à riz »), par opposition à une brève (mang « nuit ») ; e se
prononce ouvert comme dans le franỗais cher ; ờ se prononce
fermộ comme dans été ; o est ouvert comme dans robe ; ô est
fermé comme dans rose ; u est semblable au ou de hibou ; öö
(longue) se prononce comme le œu de nœud ; ö (brève) se
prononce comme la voyelle de l’anglais but ; ü, voyelle
médiane, équivaut au u dit « barbu » du vietnamien et se prononce entre le u et le i du franỗais.
Carte d’ensemble du Sud de l’Indochine
CHAPITRE I
DAM BÖT : FAVORI OU OBSTINÉ
P
ourquoi cette ardeur à y aller ? Prenants, accaparants
même en certaines saisons, les soins portés aux théiers
et aux caféiers peuvent suffire et suffisent à tous les
planteurs franỗais de cette rộgion des Hauts Plateaux du Sud
indochinois. Le métier de planteur occupe largement une vie
active, surtout en ce début de la décennie 50 où l’agronomie
tropicale est en pleine évolution. Surtout encore si l’on y
ajoute, selon les goûts et les cas, une sortie de chasse, une
rencontre dominicale, une partie de pétanque, un « pot » chez
L’Amiral, le bistrot de Blao, ou une potée chez Cordier, celui
de Djiring, avec, de loin en loin, une descente à Saigon où se
traitent les affaires.
Et aller où... ? D’abord, dépasser les villages « moï », tout
récemment baptisés « montagnards », déjà répertoriés et parfois visités lorsqu’une piste routière plus ou moins carrossable (on dit ici « jeepable » puisque la jeep est le moyen de
première liaison) les dessert en saison sèche et les rend parfois possibles d’accès durant la longue saison des pluies étalée d’avril à fin novembre. Au-delà, le plateau de Blao, d’une
altitude de 800 à 1000 m, butte sur des reliefs nettement
dressés ou se termine en pentes très raides dévalant vers des
vallées profondes.
8
DE PALMES ET D’ÉPINES
Généralement inhabitées, les montagnes gardent leur
couverture de forêts denses héritée de la Genèse des Montagnards qui eux se disent Koon Cau, « Fils d’Homme », simplement et superbement. Par contre, les vallées, aussi pentues
soient-elles, sont terres d’hommes. Elles constituent le terrain
nourricier de l’ethnie des Cau Maa’ (« Hommes Vrais…
Authentiques ») qui les habite.
Mangeurs de forêt, selon leurs termes, les Cau Maa’ pratiquent l’essartage ; autrement dit l’agriculture par petits
lopins pris sur la forêt abattue et brûlée puis, après récolte,
abandonnés à la jachère forestière. Ici, les lopins sont
annuels et chaque cycle recommence au début de la saison
sèche par l’abattage d’une nouvelle parcelle prise sur la
jachère de taillis, bambous et jeune forêt jugée reconstituée
et « bonne à manger » au bout de douze à quinze ans. Du
début de l’abattage à la fin de la récolte, la parcelle de l’année est brûlée, dégagée, ensemencée, entretenue, surveillée
et récoltée en attendant d’être reconquise par la jachère
forestière, très vite drue et couvrante.
Des villages éloignés les uns des autres occupent le fond
des vallées et quelques replats favorables sur les pentes
raides. Curieusement, ces versants difficiles forment la partie
vitale du paysage, la partie « mangée » puisque tel lopin
actuellement en jachère sera, une année ou l’autre, une parcelle cultivée avant de retourner à la jachère. Par contre, dès
que le sol, sur le haut des crêtes devient moins raide, plus
facile à la marche, la grande forêt dense demeure intouchée,
rlao, hors de l’appétit des hommes.
Ces dorsales de terre rouge basaltique séparent les vallées
aux pentes schisteuses de terrain gris ou ocre. Paraissant alignées, presque parallèles, elles sont soulignées par la verdure
sombre et houleuse de leurs puissantes forêts qui contraste
avec le recouvrement clair et bas des pentes livrées à l’essartage. Toutes ces crêtes se prolongent à l’ouest, vers le fleuve
Donnaï qui a donné son nom à la province dont Djiring est
le chef-lieu et Blao un des districts administratifs, une sorte
de département. Ces Hauts, dang, restent inviolés en témoi-
DAM BƯT : FAVORI OU OBSTINÉ
9
gnage du « Début des Temps ». La haute forêt qu’ils portent
est l’héritage même de la Genèse. Elle est signe d’hommage
aux génies primordiaux, indice aussi d’hommes rares ou
même absents...
Alors, ce fleuve ? Justement, il s’agit du fleuve, ainsi
nommé par les Cau Maa’ : Daa’ Dööng, le Cours d’eau
majeur, ou tout simplement « le Fleuve » car, pour eux, il n’y
en a qu’un au monde.
Evidemment, j’ai tout d’abord consulté les cartes. Deux
feuilles d’état-major couvrent la région de Blao, Est et Ouest.
Sur la première, la route coloniale n° 20 reliant Saigon à
Dalat est très bien tracée avec ses abords immédiats mais,
après la cotation des sommets 1230 m et 1450 m qui dominent le plateau de Blao, le reste, plus de la moitié, est vide.
Quant à l’autre feuille, l’occidentale, c’est, je le sens, le sais,
ma feuille. A l’angle N-O, un double et vague tiret signale le
fleuve sans notation précise de tracé. Toute la carte est vide,
en blanc, en l’occurrence d’un vert recouvrant tout dans son
imprécision. Alors qu’il est bien cartographié en ses cours
supérieurs et inférieurs, le Donnaï moyen n’est pas relevé. Il
est simplement indiqué, et sans aucun détail, que le fleuve
accomplit une grande boucle caractéristique de son cheminement vers les plaines du Sud, de la Haute Cochinchine,
dans un flou géographique pour moi des plus tentants.
Maintenant que le cours d’eau majeur devient le Fleuve,
que je sais sa grande boucle inhospitalière après lecture des
explorations de Henri Maitre dérouté en 1910 de ces parages
« hostiles » ; maintenant que je suis devant le délaissement de
tout un pays, il ne me reste plus qu’à y aller.
Premier obstacle, la forêt. Elle se montre peu attirante
sous sa forme de jachère boisée dans les zones d’essartage où
les taillis, les tiges lianescentes et les bambous se mêlent
confusément jusqu’à crouler par places. Cependant, sur les
crêtes et dans les vallons perchés, le rlao, la forêt intacte,
compose une futaie inégalement imposante mais toujours
remarquable dans ses émergements, ses jaillissements ou ses
superpositions et, ỗa et l, par la puissance de certains troncs
10
DE PALMES ET D’ÉPINES
étayés de contreforts surprenants. Sous la haute futaie, la
marche plus aisée permet non seulement d’avancer mais
d’observer, d’admirer aussi pour peu que le courant passe.
Pour moi, il passe… et bien ! Seulement, voilà, une constante
curieuse, que je saurais plus tard intentionnelle, veut que,
sur les crêtes, toutes les sentes qui vont vers l’Ouest s’effacent puis se perdent. Inévitablement, on me ramène dans la
vallée où des sentiers étroits mais dégagés relient entre eux
les villages du canton des Maa’ du Fleuve (canton Ma Da
Dung), sous-groupe tribal dit aussi « du Schiste », Coop, ou
cultivateur des pentes schisteuses envahies par le fouillis de
la jachère boisée. A chaque essai de poursuite par les Hauts
basaltiques ó l’on « cơtoie les génies », j’échoue et replonge
vers le pays des hommes à la végétation moins prestigieuse,
domestiquée par l’agriculture villageoise.
Par les villages donc… Or, à deux jours de marche de la
délégation administrative de Blao, les Cau Maa’ ne sont pas
pressés de s’inscrire et sont mal, parfois très mal, enregistrés.
A partir de là, coureurs et intermédiaires montagnards ne se
hasardent plus. Ordres, convocations, contraintes ou contributions sont de moins en moins répercutés. Après Bördee,
important village du Schiste, dernier groupe vaguement mentionné dans ce canton des Maa’ du Fleuve, c’est le grand vide
administratif. Si l’on ne va pas à Bördee, quelques villageois
du lieu sont déjà venus à Blao. Mon arrivée à Bördee suscite
cependant, surtout chez les femmes peu voyageuses, une certaine curiosité.
En ce début de la décennie 50, j’ai déjà un allié très efficace, un véritable sésame qui me devance tout juste puisqu’il
est mon avatar, mon double constant. Il s’agit de Dam Bưt
ou « Mâle captant le Destin », ou encore ô Favori du Sort ằ,
encore et si lon connaợt l’histoire du héros premier porteur
de ce nom, « aimé de l’Amour ». Mon baptême maa’ a eu lieu
après maintes alliances rituelles avec des chefs de hauts
lignages, des cau kuang (« hommes importants ») connus dans
la région de Blao. Ce nom ne m’a pas été attribué au hasard
mais après mes premières rencontres, mes premiers contacts
DAM BÖT : FAVORI OU OBSTINÉ
11
en Pays maa’ et d’après le sens que ces chefs croyaient y voir.
A moi d’assumer au mieux cette cohabitation entre deux personnalités ; à les rendre plus complémentaires qu’opposées.
Là où Boulbet sue, glisse, se rattrape, s’épuise, continue,
soutenu par sa vigoureuse constitution et sa ténacité, Dam
Böt passe avec aisance. Il devient très vite connaisseur de la
forêt avec les meilleurs pisteurs, piroguier très acceptable
chez les riverains du « pays d’Aval », palabreur écouté lors du
déroulement des affaires. Il s’introduit dans le cercle très
fermé des jeunes filles, de ces déités sylvestres, plus qu’à demi
nues mais inaccessibles ; nymphes hors de portée qu’il sait
pourtant charmer avec les termes voulus, empruntés à la poésie lyrique traditionnelle. Dam Böt se faufile dans cette langue
parallèle accolée au vocabulaire commun mais faite d’images
souvent hermétiques. Il m’enferme en des dialogues d’initiés
où lui s’y retrouve, s’y complt même avec une certaine
délectation.
J’étudie, note, cherche, fouille, essaie, et besogneusement,
d’approcher un pays ó mon double, Dam Bưt, évolue, se
sait, se sent chez lui. Non pas assimilé, cliché facile, automatique, certes pas !
Avec le physique de Boulbet, son nez pointu, ses cheveux
clairs et ses yeux bleus, il ne joue pas au Cau Maa’, bien qu’il
soit, dès que possible, torse et jambes nus. Bien au contraire,
son atout majeur est de rester Franỗais mais non ộtranger. Il
est ladmis, lintermộdiaire, le pont impensable entre le
monde de la tradition animiste de plus en plus menacé et les
nouvelles données imprévues appuyées par des techniques
qui rendent chancelants les piliers mythiques du Domaine
des génies (Nggar yaang). Assimilé, Dam Böt aurait été un
Cau Maa’ de plus, et un bâtard en porte-à-faux, alors qu’admis, mais bien, il joue à plein son rôle particulier et me
pousse avec lui vers l’accession au Domaine.
Sur ses traces, et profitant de ses facilités, je remplis les
cartes vides, deviens botaniste, géographe, linguiste et, sans
le savoir, ethnologue. Car, comme déclament les dits coutumiers, devant lui :
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DE PALMES ET D’ÉPINES
« Les fléchettes de guerre ont été enlevées,
les pièges n’ont plus barré les pistes,
Les pièces tissées présentent des franges nettes,
Les génies, yaang, lui ont rendu la forêt propice,
Ils l’ont conduit vers les biefs navigables.
Les Puissants (les chefs coutumiers) ont, avec lui, conclu
alliance,
Les affaires, avec lui, se sont réglées,
De belles jeunes filles ont déroulé leurs nattes
Pour s’y coucher, la tête sur son épaule… »
Dam Böt va en affaire, en fête rituelle ou en amour ; moi,
dans son sillage, je prospecte et étudie.
Pendant que mon double prestigieux vit le Pays des Maa’,
je le refais sur le papier. Et, peu à peu, ce pays appart,
fidèle, cohérent, avec ses cours d’eau affluents du Fleuve,
son relief, sa terre, ses forêts et leur composition botanique,
ses habitants avec leur langue, leurs techniques, les éléments
de leur vie sociale, les motivations qui sous-tendent leurs
comportements.
C’est donc de Bördee que part mon grignotage patient.
De ce dernier village, en partant de Blao, mais le premier
vers les Confins insoumis, la terre des Maa’ Huang, va débuter pour Dam Böt une belle aventure, un grand bonheur qui
va me laisser de petits bonheurs glanés sur ses traces… En
somme « les fleurs le long des routes » ou « le pont qu’il suffit
de passer » de Georges Brassens… Je n’ai jamais connu le
poète qui commenỗait alors trousser la chanson franỗaise
mais je me retrouve en beaucoup de ses poèmes, moi qui
trousse alors la vie, cherchant sans cesse, comme sa Pénélope, « de nouvelles étoiles » et qui a tant besoin de « cheveux
qui volent pour voir d’où vient le vent ».
Si Brassens n’a jamais connu Bördee, moi j’y suis, et bien !
Durant que je m’introduis précautionneusement avec les
hésitations et les maladresses d’un nouvel arrivant, Dam Böt
se lie avec le chef du village, s’initie à l’histoire des lignages
importants, s’approche d’une jeune fille, beau fleuron d’une
DAM BÖT : FAVORI OU OBSTINÉ
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de ces grandes familles. Oh, je la vois, mais de loin, inaccessible dans son groupe de jeunes uruh (jeune fille entre
puberté et mariage) ; je la vois, la peau luisante à force d’être
lisse, la longue chevelure légèrement ondulante, les sourcils
fournis sur des yeux largement ouverts et brillants de ce que
j’imagine être sa « sensualité », les seins pointant haut et dru,
sur un torse seulement vêtu de la retombée des colliers colorés qui garnissent son cou avec une profusion qui me part à
la fois élégante et barbare. Hors de portée, bien sûr ! Il m’en
reste, avec l’émotion esthétique, son nom qu’on m’a donné :
K’Mek. Vision frustrante ? Que non, car bien vite Dam Böt
va lui causer, comparer ses cheveux, ses sourcils à des duvets
sombres mais mordorés, à la retombée frangée de l’épiphyte, à des plumages moirés… Comme l’eau cascade sur la
roche, les reins de K’Mek vont chuter… Ainsi de sa peau,
palpée du regard, assimilée au miracle de la jeune pousse qui
découvre la lumière. Ses seins superbes ne peuvent être
oubliés. Pour Dam Böt, la forêt n’a pas assez de formes, de
consistances, d’attraits pour les évoquer ! Il s’en sort bien et,
lors de la veillée d’accueil, je me trouve, comme naturellement, tout près de K’Mek. C’est même elle qui, poussée par
tous, joyeuse et confuse à la fois, me tend le chalumeau
plongé dans la jarre remplie du rönom (bière de riz) de bienvenue.
Et cela finit par un mariage… mais pas beaucoup d’enfants car, après la naissance d’une fille, Laure, qu’elle me
confie, la maman va vers sa destinée qui est de perpétuer sa
lignée originelle, non à Blao mais en Pays maa’ profond.
Alors que Laure n’est qu’un bébé charmant et pourtant
aimé, K’Mek rejoint la vie villageoise pour assurer la continuité de sa lignée suivie en droite ligne depuis les ancêtres,
Paang, depuis l’époque imprécise où les génies-héros en
organisant le Monde ont mis en scène les premiers hommes.
Guidés par l’oiseau Mainate, ce sont des membres de cette
lignée qui, lors de la « Grande montée des eaux de l’Océan »,
ont accosté au territoire du Bördee actuel, sous le Haut du
Mainate. Sur ce Haut, Dang Koon Cung, la haute masse
14
DE PALMES ET D’ÉPINES
forestière est celle du Début des Temps, intouchable et
intouchée. Cette sorte de pilier sacré, témoignage direct de
la Genèse, constitue le centre des territoires du village, géographiquement bien sûr, mais aussi comme symbole d’alliance des hommes de Bördee avec les yaang. Parmi les talismans que renferment l’autel – nau – de la lignée il en est un,
un éclat de roc, qui représente le Haut Lieu. Enfermé dans
un étui de pandanus décoré, il avoisine des éclats de météorites, des « morceaux d’astres », cristaux de quartz curieux,
pierres taillées du Néolithique et le « jeu de gongs en
pierres », un lithophone préhistorique qui est la fierté de ce
lignage prestigieux tenu, ce jour, par K’Brus, le frère né de
K’Mek. Comme K’Brus n’a que des filles, pour l’instant du
moins, il est question de prévoir par K’Mek interposée la
survie mâle de la famille.
Si je perds la mère, me reste l’enfant que j’ai plaisir à élever et, aussi, un prétexte pour « y aller », continuer vers le
1
Fleuve. B’Sar Lu’ Siöng et ses hameaux satellites, le premier
village incontrôlé, Maa’ Huang, abrite une sœur de K’Mek,
mariée là et qui se trouve donc ma belle-sœur, alliée par
« prise d’épouse », vraisemblablement disposée à me recevoir.
Dam Bưt sait bien que le terme « Maa’ Huang » s’applique
aux Maa’ de la grande boucle du Fleuve et à leurs cousins
Bưlưư de rive droite, de « l’autre cơté ». Cette nomination
évoque l’insoumission, l’authenticité, la pratique inconditionnelle, sans compromis, des traditions maa’, la ténacité
dans le maintien des lignages essentiels, issus de la souche la
plus profondément enracinée dans le Domaine des génies.
Pensée d’abord comme une entité poétique magnifiant
vaguement le pays, ce Domaine des génies devient de plus
en plus perceptible. Je le vois se concrộtiser en commenỗant
dộcouvrir que cette abstraction cache un centre, un pivot
du monde maa’, un lieu de référence, un sanctuaire préservé
dont les Maa’ Huang restent les solides gardiens. Que de
raisons pour y aller !
1. « B’ » : abrégé local pour boon, « village et communauté villageoise ».
DAM BÖT : FAVORI OU OBSTINÉ
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Travaux de plantation et longues pluies me bloquent à
Blao jusqu’en décembre. D’ici là, je dois réfréner mes désirs
d’expéditions aventureuses et lointaines. Mais à la plantation
de la « Darnga » elle-même, à treize kilomètres du centre
administratif de Blao, se passent aussi quelques événements
en marge de ma vie professionnelle, en dehors des théiers,
des caféiers, du troupeau de bovins et à cơté du village ó vit
la main-d’œuvre de la plantation dans un cadre que nous
avons rendu le moins dépaysant possible.
* *
*
Carte du bassin moyen du fleuve Daa’ Dööng ou Haut Dong Nai
CHAPITRE II
AURORE
I
mplacable, obsédante de longues ondées, la saison des
pluies, propice aux travaux de plantation, me cloue à
Blao, plus précisément au domaine de la Darnga, du
nom de la rivière principale traversant le plateau de Blao. Ici
les Montagnards sont surtout des « kuli » de plantations. Ce
terme, hérité de l’hindi et transmis à travers la colonisation
britannique (coolie), classe les villageois. Je n’ai ni l’opportunité ni d’ailleurs l’envie, de parler aux planteurs voisins du
Pays des Maa’ avec sa Genèse, ses hauts lignages à la transmission rigoureuse, son Domaine des génies, enfin de ce que
je commence à conntre, à entrevoir. Cela ferait déplacé,
dérangeant, dans ce milieu où tout est arrêté et doit correspondre à l’idée qu’en ont les anciens – nous disons les
« vieux », ou le « père untel », parlant des anciens planteurs –,
idée admise une fois pour toutes… et avant moi !
Cependant, si je ne vais pas à Bördee, des gens de ce village viennent à la plantation Darnga où je vis avec un, parfois deux, associés, comme moi démobilisés « sur place »
pour saisir selon une citation reprise par le général Leclerc
« après l’épée, la charrue », à la fin de l’année 47, sur les Plateaux montagnards du Sud indochinois, les « PMSI » de
l’époque.
18
DE PALMES ET D’ÉPINES
Ces villageois lointains veulent travailler pour se procurer
l’argent nécessaire à l’achat de jarres destinées à un règlement de dot en cours ou, plus exactement, de « prix de la
fiancée ». Me connaissant, ils viennent à la plantation
Darnga que je leur ai favorablement conseillée pour les
besoins épisodiques en cette nouvelle valeur : l’argent. Leur
problème est un peu le mien. Ayant un cycle agricole à assurer chez eux, les villageois ne sont disponibles que par
périodes, et pas forcément celles qui correspondent aux
rythmes des cultures de plantation. Heureusement qu’à la
Darnga nous avons un village installé en permanence où des
travailleurs à terme, rodés aux soins des caféiers et des
théiers, sont disponibles tout au long de l’année.
Ces lointains villageois sont donc venus pour travailler et
veulent aussi voir leur « capitale », bien modeste, mais cependant à eux. A la vue de leur allure pas du tout kuli, plutơt de
« guerriers » pour certains d’entre eux et, pour quelques
jeunes filles, de sylphides farouches, bien plus ornées que
vêtues, je ne résiste pas au plaisir d’en amener avec moi à
Blao en une bonne jeepée très représentative.
J’arrête la jeep, juste devant L’Amiral, à l’heure où les
camions du convoi bihebdomadaire entre Saigon et Dalat
commencent à se pointer. Des planteurs sont là à attendre
du courrier, des produits divers (engrais, riz, ciment, etc.) et
je ne passe pas inaperỗu car mon escorte, déboussolée, me
colle aux talons. Je ne m’attarde pas et prends juste le temps
de recueillir quelques réflexions très significatives quant à la
fermeture de l’arrière-pays non seulement par la distance
mais dans les esprits même. Elle est vraiment bien loin de
Blao, cette « arrière-jungle » du délégué administratif et du
chef de Poste !
— Salut Boulbet ! Oh… Où les as-tu trouvés ceux-là ? Pas
possible que ce soit les mêmes que ceux d’ici !
— Ça alors ! Quelle gueule ! Quelle touche !
Franchement, lorsque tu en parlais quelquefois, ỗa
paraissait un peu excessif Mais l alors ! Cest bien ỗa,
plus que ỗa ! Etc.
AURORE
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Il faut partir assez vite et la pudeur des filles va être soumise à rude épreuve. Seul vêtement, la jupe ôi mbön, tissée
et décorée de leurs mains, est une belle pièce d’artisanat.
Mais voilà, alors que sur le Plateau et encore plus vers Djiring, elle se porte traditionnellement longue, chez les filles
maa’ de l’ouest on la ceint très bas pour l’arrêter haut sur les
cuisses. Comment alors atteindre le rebord de la jeep ? Et
devant des étrangers, en plus ! Au village, toutes les positions sont adaptées, précises et répétitives. Mais comment
atteindre le bordage si haut de cette voiture ? Sinon en des
poses non prévues par la routine coutumière. Comprenant
leur embarras, je vais, seul, déplacer la jeep en un coin plus
discret d’où j’attends ma cargaison loin de toute présence
importune.
A ces gens de Bördee se sont mêlés des voisins pour moi
encore inconnus, dont quelques uns d’un hameau dit du
Haut du Banian, Ding Jriii, qu’on me situe à une vallée et
une crête (je pense environ une heure de marche) de Bördee, dans la direction de B’Sar Lu’ Siưng, ce premier village
maa’ huang ó se trouve ma belle-sœur.
Parmi eux, Dam Böt débusque tout de suite une uruh
remarquable par son assurance qui tranche avec l’attitude
générale des jeunes villageoises toujours groupées, toujours
réservées, évitant de sortir du cocon de leur cercle. K’Ngae,
« Lumière du jour », ou « Aurore », est espiègle comme elle
respire. Elle anime son groupe d’uruh, active en gestes,
diserte en paroles, la répartie vive, à ricochets, avec des
enchnements faciles ou imprévus mais marqes d’une
verve inlassable. Un cas ! Dam Böt n’a pas l’air de l’effaroucher. Elle semble plus à l’aise avec lui que les filles de la plantation ou des villages environnants qui, elles, ont pourtant
l’habitude de le voir.
Or, il se trouve que je partage avec Dam Bưt un même
gỏt pour la peau libre, la lumiốre, lair, leau. Durant ma
vie de jeune Franỗais davant la guerre et la Défaite, j’ai
volé, triché pour satisfaire ce besoin rộel. LEurope ộtait
prude, vaguement sale, au moins de faỗon saisonniốre. Elle
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DE PALMES ET D’ÉPINES
vivait le nu dans les Olympes, l’art ou la lubricité. Si les statues montraient leurs peaux de marbre, les gens qui circulaient autour étaient couverts et, souvent durant longtemps,
des mêmes tissus. Ce décalage constant entre la dissimulation vécue et les Olympes inaccessibles, je le ressentais plus
qu’il n’aurait fallu, plus que ceux qui m’entouraient et
paraissaient s’y adapter facilement, au point même de ne
plus voir cette rupture pour moi inconfortable.
Venant de mon monde de tabous culturels, de tissus tricheurs et frustrants, je vais rencontrer l’aurore en la personne d’une jeune fille de la forêt, K’Ngae, pourtant enfermée dans une tradition en dehors des Temps qui n’avait
surtout pas prévu ma venue. Par les gens de Bördee, elle a
entendu parler de moi un peu et de Dam Böt un peu plus,
sans doute beaucoup plus. D’abord, et comme il convient,
avec une amie garante de son comportement, Aurore se fait
une place dans ma jeep. Une place qui devient sienne jusqu’à
oublier la compagne alibi. Elle a bien vite trouvé les trous de
mon emploi du temps pour les remplir de sa présence, de sa
vitalité qui me charme.
Contre son « patron » de vingt-cinq ans et musclé sous sa
peau libre, elle appuie ses chairs suivant les chaos de la voiture qui ballotte son corps jeune, mais très bien « moulé »
par ses « génies » (qui ont réussi là un bon coup !). Si une
secousse la plaque contre moi, elle se dégage sans hâte, le
peau à peau n’ayant pas l’air de l’angoisser. Moi, si ! Ce
contact me trouble, et d’autant plus qu’elle s’obstine à me
dérober la seule partie de son intimité justement intime. Par
pudeur ? Par jeu ? Par attitude sociale ? Par tout cela à la
fois ? Comme elle me dit, en resserrant d’un coup le haut de
ses cuisses :
— Une nuit… Après le cheminement sur la forêt des
crêtes… Après l’approche des obstacles… Tu atteindras la
clairière en plein ciel… L’étendue libre d’où s’envole l’oiseau rling (drongo paradisier)…
Si je n’y comprends pas grand chose, Dam Böt, lui, s’y
retrouve. Il ne tente surtout pas d’écarter, d’ouvrir enfin de
AURORE
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brusquer ce qui doit être un don. Il évoque « le moment que
l’orchidée choisit pour s’ouvrir ; les franges retombantes de
la fougère épiphyte gracieuses de par cette retombée même
(voulue par la Nature) ; de la plante magique gun qui, mise
en terre en cachette ne sortira qu’au jour prédestiné… ». Et,
en toute logique, une belle nuit, Aurore reste dans la maison
de Dam Böt. Si les yaang avaient voulu cette rencontre, ils
ont réussi ! Dans un long peau à peau, cette fois intégral,
K’Ngae me grise de son corps ; et presque chastement tant
sa nudité est sans artifice, nette, lisse, d’un bronze uni, poli,
doux et dur comme une réussite de l’humanité, un cadeau
de ses génies et, pour moi, un vrai retour aux Olympes perdus après lesquels se sont cachés, honteux ou scabreux, les
corps de ma race.
Si cette nuit est un sommet de ma vie, ce n’est pas seulement pour le cadeau mais pour tout ce qui l’accompagne et
demeurera. Gosse vive mais, d’après nos vues occidentales,
« inculte », Aurore m’apprend, à moi, « fils des lumières de
nos philosophes », et bien, tout simplement la Lumière. De
cette nuit, d’elle, je sais la longueur continuée de l’étreinte,
l’attente sans exaspération ni lassitude, l’initiative amenée,
voulue par l’amante, son illumination comme seul accès à la
lumière.
De cette Aurore, je m’éveille éclairé. Mes amantes présentes et à venir ne sauront jamais ce que je dois, ce qu’elles
doivent à une fille de la forêt, espiègle et sage, nue et
modeste, sachant, d’un don inné de ses génies, faire de sa
sensualité une fête à laquelle l’amant participe en invité
comblé et non en intrus impatient et possessif.
Et voilà, K’Ngae, qui, au cours d’une promenade vers la
forêt, le bain, vers son corps total, vers un bout d’Eden volé
à la vie, me déclare tout net « oh, moi, je ne suis RIEN »…
Elle qui a tout ce que bien des reines voudraient, en ses sens
et son bon sens, son cœur, ses reins… ! Elle me déclare ne
pas être… Je la pousse à mieux s’expliquer et apprends
qu’elle a échappé à la mise à sac du village de Tamong, que
le village de Ding Jrii est composé de rescapés nouvellement
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DE PALMES ET D’ÉPINES
établis sous ce Haut du Banian, sur des terres de Bördee et
de B’Sar Lu’ Siöng. Mais enfin, nous sommes au début des
années 50, en un district contrôlé par la France ; comment,
pourquoi cette razzia ? Et j’en apprends encore : des morts,
des gens amenés avec tous les biens du village en gongs,
jarres, buffles, riz, articles de tissage aussi puisque Tamong
était réputé pour cet artisanat féminin.
— Ce sont des Bưlưư, ceux de l’autre cơté du Fleuve…
Nous étions installés trop près de leur territoire… Le terrain
paraissait si vide, les forêts semblaient libres… La forêt bien
sûr, mais aussi leurs filles. Aucune de leurs filles ne peut être
une épouse choisie en dehors de leur lignée. Un jeune
homme de chez nous a voulu transgresser cette loi. Il a
réussi… aidé par l’amour ou plutôt par ses philtres d’amour
dont il avait les secret. Tu ne connais pas les Bölöö, toujours
la lance en mains pour la moindre affaire, même pour rien,
pour se promener… Ils ont encerclé notre village et l’ont
détruit totalement. Ceux qui ont essayé de se défendre ont
été tués, les autres emmenés en captivité et vendus aux
Budih (ethnie Stieng) plus à l’ouest. J’étais alors avec ma
mère. Nous avons réussi à nous cacher et à nous sauver avec
d’autres qui ont fondé Ding Jrii grossi des esclaves évadés de
chez les Budih et revenus ici… J’étais alors trop petite pour
bien me souvenir…
Elle ajoute qu’il vaut mieux que je demande des détails
sur cette affaire à K’Par, le chef de ce nouveau village de rescapés qui va venir à Blao rencontrer K’Pat Dam Trang le
chef du canton des Maa’ du Fleuve (Ma Da Dung administrativement) pour la prochaine séance du Tribunal coutumier. S’il me fallait une motivation supplémentaire, c’est
gagné. Nous devons, K’Par et moi, retrouver les ravisseurs,
non pour un châtiment, ici mal compris, mais pour réparation des torts et rétablissement de l’équilibre détruit. Je
pense à la prochaine saison sèche et la vois chargée. K’Ngae
remet les choses en place, celles du lieu et du moment. Nous
sommes tous les deux sortis, et pour un bref délai, du
monde ordinaire ; seulement environnés de belles verdures
AURORE
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et de rocs bordant la rivière qui nous attend. Pour bien
montrer qu’il s’agit d’une halte bienveillante du temps,
Aurore recommence un peu des Débuts du Monde, pour
elle, ou de l’Eden pour moi. Totale et franche, sa nudité
devient l’appel même de la vie lorsqu’elle m’entrne vers
l’eau. Nos deux univers si différents se confondent pour un
instant volé, dans une clairière minuscule mais « belle
d’étendue libre qui troue la grande forêt ». Venu de si loin,
Dam Böt non seulement a accédé ici à son aurore mais il la
boit et s’en imprègne avant que le grand jour ne remette les
choses en place avec sa lumière crue à laquelle n’échappe
aucun ỵlot privilégié. Intuitivement, Aurore sait ne rien abỵmer. Elle éclaire à bon escient comme si elle avait en elle les
limites fulgurantes ou apaisantes de sa lueur. Par quel cheminement du destin a-t-on nommé un bébé imprécis, une
vague boule de chair, Aurore ? Il doit y avoir de cela près de
dix-huit ans si je m’en tiens au compte des rotations de cultures et de jachères boisées dans ce pays sans calendrier,
qu’est née K’Ngae et aujourd’hui je vais avoir vingt-cinq ans,
très bien datés ceux-là, lors de ma première rencontre avec
Aurore qui reviendra épisodiquement dans ma vie et jusqu’à
son mariage à partir duquel je ne la verrai plus. Par définition, il en est ainsi de l’aube, qui, si belle soit-elle, ne
marque qu’un point du jour.
* *
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Moyen bassin Daa’ Dööng. Couverture et occupation
du territoire dans les années Cinquante